Remarquables lyrics: This is Hell, par Elvis Costello đź‡«đź‡·

«This is Hell », d’Elvis Costello, tirĂ© de l’album « Brutal Youth » sorti en 1994, brosse un tableau anticonformiste de l’enfer, effrayant mais teintĂ© d’humour noir. On n’y trouve ni dĂ©mons ni flammes (celles-ci sont mentionnĂ©es, mais seulement in absentia), qui sont remplacĂ©s par des visions Ă©voquant Ă  la fois des souvenirs humiliants, le kitsch et le mauvais goĂ»t le plus flagrant.

Toutes ces vignettes en technicolor, criardes et ultra-saturĂ©es, constituent la toile de fond insoutenable d’une Ă©ternitĂ© de « gĂŞnance ». Costello suggère que l’enfer ne ressemble pas Ă  ce qu’on imagine : un supplice sans fin dans un monde souterrain oĂą le soufre vous fait suffoquer et oĂą des objets pointus vous transpercent de toutes parts; il s’agit plutĂ´t d’une condamnation Ă  revivre Ă©ternellement ces Ă©pisodes douloureux que nous prĂ©fĂ©rerions tous oublier.

Cet enfer semble essentiellement localisĂ© dans un bar ou une boĂ®te de nuit, oĂą l’on danse et oĂą l’on se produit :

“The bruiser spun a hula hoop

As all the barmen preen and pout

The neon “I” of nightclub flickers on and off

And finally blew out”

Ce « costaud » (bruiser) pourrait ĂŞtre un videur – ou une artiste particulièrement corpulente. Les barmen se comportent comme des oiseaux hautains, lissant leurs plumes – leur moustache ou leurs cheveux gominĂ©s, probablement. Le nĂ©on clignotant « I » pourrait suggĂ©rer comment l’ego lui-mĂŞme vacille dans un tel environnement, se dissolvant dans la gĂŞne et le dĂ©sespoir.

L’image est familière, un trope cinĂ©matographique frĂ©quent, qui Ă©voque le clinquant minable de Las Vegas, Soho et autres hauts lieux de divertissement pour adultes.

Ces micro-Ă©vĂ©nements ou actions sont racontĂ©s en mĂ©langeant passĂ© et prĂ©sent, Costello suggĂ©rant peut-ĂŞtre que l’instant prĂ©sent se fond dans l’Ă©ternitĂ© dans ce royaume interlope et criard.

Après le numéro de hulla-hoop inaugural, le spectacle évolue vers un terrain plus « exotique », évoquant des fantasmes orientaux éculés :

“The irritating jingle

Of the belly-dancing phony Turkish girls”

et l’impression de faux-semblant est accentuĂ©e par les lumières ultraviolettes, qui font ressortir les surfaces blanches, en particulier le sourire artificiellement parfait des danseuses ou, plus probablement, des membres les plus riches du public :

“The eerie glare of ultra violet

Perfect dental work”

Ces sourires factices et dĂ©sincarnĂ©s nous plongent davantage dans une atmosphère surrĂ©aliste et sinistre, d’autant plus menaçante qu’elle est empreinte d’une Ă©trange amabilitĂ©, Ă  l’image du chat du Cheshire dans le Alice au pays des merveilles de Disney. Les dents dĂ©couvertes font Ă©galement inĂ©vitablement penser Ă  des squelettes souriants, car la mort, bien qu’elle ne soit jamais mentionnĂ©e dans la chanson, se cache dans les ombres de ce nightclub.

Memento mori?

Dans le refrain, Costello, s’adressant directement Ă  son auditeur, comme il le fait souvent, fait deux dĂ©clarations intĂ©ressantes et qui prĂŞtent Ă  rĂ©flexion sur l’enfer – ou la damnation : premièrement, il ne peut ni s’amĂ©liorer ni se dĂ©tĂ©riorer, et la vĂ©ritable horreur rĂ©side dans cette mĂ©diocritĂ© permanente et mortifiante. Deuxièmement, l’enfer n’est que le pendant du paradis, tout comme la dystopie est celui de l’utopie. En d’autres termes, la distinction entre bonheur parfait et Ă©ternel et souffrance sans fin n’est que très tĂ©nue:

“This is hell, this is hell

I am sorry to tell you

It never gets better or worse

But you get used to it after a spell

For heaven is hell in reverse”

Le deuxième couplet examine de plus près les clients, dont les stratégies de séduction pathétiques tournent au vinaigre :

“The failed Don Juan in the big bow-tie

Is very sorry that he spoke

For he`s mislaid his punch line

More than halfway through a very tasteless joke”

Le dĂ©tail du « gros nĹ“ud papillon » est impitoyable, faisant davantage du Don Juan ratĂ© un clown triste – voire sĂ©nile, puisqu’il oublie la chute de sa blague – qu’un Casanova.

« Fraülein » – le mot allemand désignant une femme non mariée – évoque un exotisme européen de pacotille :

“The Fraulein caught him peeking down her gown”

 Plus prĂ©cisĂ©ment, dans la culture pop anglo-amĂ©ricaine du milieu du XXe siècle, le mot « Fräulein » Ă©tait associĂ© Ă  la guerre (les GI en Allemagne occupĂ©e entretenant des relations amoureuses avec des « serveuses allemandes » objets de fantasmes caricaturaux), puis plus tard Ă  l’imagerie du cabaret. Ainsi, l’utilisation du terme allemand plutĂ´t que « girl » renforce l’atmosphère exotique facile et lĂ©gèrement cartoonesque, comme si cette boĂ®te de nuit infernale Ă©tait un cabaret international de mauvais goĂ»t oĂą les caractĂ©ristiques nationales Ă©taient rĂ©duites Ă  des clichĂ©s.

La tentative de badinage maladroite du « Don Juan » sĂ©nile et grostesque est rĂ©vĂ©lĂ©e dans toute sa vacuitĂ© lorsque la musique s’arrĂŞte :

“He’s yelling in her ear

And all at once the music stopped

As he was intimately bellowing “My dear…””

Ici, le caractère artificiel de l’« intimitĂ© » des pistes de danse est dĂ©masquĂ© comme Ă©tant une convention sociale ridicule.

Avec le pont, Costello opère un changement notable, puisant dans les souvenirs de l’auditeur (ou du narrataire) de ses choix vestimentaires discutables :

“The shirt you wore with courage

And the violent nylon suit

Reappear upon your back

And undermine the polished line you try to shoot”

La chemise Ă©tait portĂ©e avec courage, parce que c’Ă©tait une tentative audacieuse et vaniteuse de paraĂ®tre Ă  la mode (on ne manque pas de de photos des annĂ©es 1970 tĂ©moignant, par exemple, de cols pointus effarants et de motifs floraux criards) et le « costume en nylon », autre incontournable des annĂ©es 60 et 70, Ă©tait, rĂ©trospectivement, d’une couleur « violemment » audacieuse et choquante.

Ces vĂŞtements ignominieux rĂ©apparaissent comme les marques d’une ancienne malĂ©diction, condamnant l’auditeur Ă  revivre sans cesse ses choix vestimentaires malheureux du passĂ©. Costello condense cette idĂ©e, ainsi que l’essence mĂŞme de la chanson, dans la seconde moitiĂ© du pont :

“It’s not the torment of the flames

That finally see your flesh corrupted

It’s the small humiliations that your memory piles up

This is hell, this is hell, this is hell.”

Well that’s me sorted for 2025/2026

Le troisième couplet s’Ă©loigne du cas personnel de l’auditeur et revient Ă  l’atmosphère, qui est maintenant Ă©largie Ă  celle d’une sorte d’hĂ´tel en bord de mer, oĂą une musique d’ambiance apaisante et « feel-good » est constamment diffusĂ©e :

“”My Favorite Things” are playing

Again and again

But it’s by Julie Andrews

And not by John Coltrane”

La version de Julie Andrews, qui est Ă©galement connue comme l’originale, se distingue par son optimisme fade, presque agaçant, de la version beaucoup plus sombre et sophistiquĂ©e de Coltrane.

La version d’Andrews est le contrepoint sonore aux clichĂ©s tout aussi fades des vacances d’Ă©tĂ© de la classe moyenne Ă  moyenne supĂ©rieure …

“Endless balmy breezes and perfect sunsets framed

… et des symboles Ă©culĂ©s du luxe et de la dĂ©cadence commerciale convenue :

“Vintage wine for breakfast

And naked starlets floating in Champagne”

You get the idea

La perfection carton-pâte de cette station balnĂ©aire des enfers fait Ă©cho Ă  une autre terreur, plus subtile, celle du vieillissement, celle d’avoir pris sa retraite des sentiments intenses, des plaisirs et des peines de la jeunesse :

“All the passions of your youth

Are tranquillized and tamed

You may think it looks familiar

Though you may know it by another name”

La scène dans son ensemble ne nous est pas Ă©trangère, car elle Ă©voque des fantasmes dĂ©suets et des rĂŞves d’hĂ©donisme bĂ©at – un paradis obsolète peut-ĂŞtre, qui, grâce au regard pĂ©nĂ©trant et Ă  la plume acĂ©rĂ©e du narrateur, a parachevĂ© sa mĂ©tamorphose en enfer.

Dans « This is Hell », Costello dĂ©pouille ainsi la souffrance et la damnation de toute dignitĂ© ou grandeur, condamnant le personnage principal, dĂ©signĂ© par le pronom « you », Ă  vivre Ă©ternellement dans une tour de Babel du pseudo-cosmopolitisme, meublĂ©e des souvenirs d’une vie faite de petites humiliations. Le texte fait Ă©cho Ă  la maxime de Sartre « l’enfer, c’est les autres » dans la manière dont il redĂ©finit le châtiment Ă©ternel : non pas comme une confrontation avec des dĂ©mons monstrueux, mais avec la banalitĂ© des autres — et avec notre propre humanitĂ© insupportable, sous toutes ses facettes, mĂŞme les moins glorieuses.


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