« Too Sweet » de Hozier, malgré son ton léger – surtout comparé avec ses autres chansons – est une véritable leçon de songwriting, tant chaque ligne fourmille de sens et de métaphores ingénieuses. Les images sont saisissantes, et insufflent une dynamique parfaitement cohérente à toute la chanson. Hozier – ou le personnage qu’il incarne – y plaide, avec une touche d’humour mais une sincérité désarmante, pour une vie intense, sans compromis.

Le locuteur (car après tout, il est possible que Hozier joue ici un rôle) commence par une phrase accrocheuse : « It can’t be said I’m an early bird » (« On ne peut pas dire que je sois du matin »). La négation établit une certaine distance avec lui-même:
It can’t be said I’m an early bird
It’s ten o’clock before I say a word
Baby, I can never tell
How do you sleep so well?
C’est une approche subtile, car à parler de soi, on peut parfois sembler égocentrique. De plus, Hozier utilise d’emblée une métaphore familière (« early bird ») au lieu d’une formulation plus littérale comme « I don’t get up early » (« je ne me lève pas tôt »). C’est une image connue, un topos, mais elle évoque aussitôt un oiseau dans l’esprit de l’auditeur, donnant aux mots du locuteur une qualité évocatrice et visuelle dès les premières lignes.
Le locuteur s’adresse ensuite à sa partenaire : « Baby, I can never tell… » et lui pose une question indirecte et ambiguë : « how do you sleep so well? »
Comme les vers suivants laissent entendre que le locuteur a du mal à se coucher tôt, cela pourrait simplement suggérer que sa partenaire, à l’inverse, n’a aucun mal à maintenir un rythme de sommeil « sain ».
Mais on sent lĂ aussi une forme d’accusation implicite. Il y a quelque chose de l’ordre de la complaisance ou de l’hypocrisie dans ce sommeil de juste…
Et, d’ailleurs, sa partenaire n’hĂ©site pas Ă le juger :
You keep telling me to live right / To go to bed before the daylight
ce qui révèle une tension que le refrain va pleinement dévoiler.
You keep telling me to live right
To go to bed before the daylight
But then you wake up for the sunrise
You know you don’t gotta pretend, baby, now and then
Cette tension est Ă©galement suggĂ©rĂ©e par le vers « you don’t gotta pretend », le locuteur laissant entendre que sa partenaire n’est peut-ĂŞtre pas complètement honnĂŞte sur ses principes de vie.
Le locuteur rétorque que le style de vie sain que prône sa partenaire ne laisse aucune place à ce qu’il considère comme l’essence même de la vie poétique – le pendant existentiel de la création artistique – qu’il décrit en des termes très imagés et évocateurs :
Don’t you just wanna wake up, dark as a lake?
Smelling like a bonfire, lost in a haze?
If you’re drunk on life, babe, I think it’s great
But while in this world
Il évoque ici, avec délicatesse, les sensations liées à la gueule de bois, au fait d’avoir trop bu, trop fumé la veille. Les comparaisons sont à nouveau très sensorielles : on imagine aisément un lac immobile, la nuit, symbole de la profondeur et de l’obscurité de l’âme de l’artiste, et le feu de joie (bonfire) évoque à la fois la fumée de cigarette et une célébration joyeuse, presque païenne, de l’éphémère – mais aussi l’ivresse, cette autre forme de feu intérieur.
L’expression « drunk on life » est un cliché fréquemment utilisé dans des slogans de développement personnel ou sur Instagram, glorifiant, de manière souvent moralisatrice ou prétentieuse, les prétendus bienfaits d’une vie saine. Le locuteur le cite probablement de manière sarcastique, pour mieux annoncer que, même si cette approche quasi ascétique convient à certains, lui préfère tracer sa propre route, et ne snobe pas les paradis artificiels.
La tournure « while in this world… » est très significative : le locuteur ne croit pas qu’adopter une conduite de saint soit nécessaire en ce monde (par opposition à l’au-delà ). On peut même percevoir un doute quant à l’existence d’un au-delà , et donc un encouragement à profiter de la vie ici-bas, à sa façon.
Le refrain revendique ces choix « malsains », sans compromis :
I think I’ll take my whiskey neat
My coffee black and my bed at three
You’re too sweet for me »
Il ne diluera pas son whisky – comme beaucoup le font – et ne diluera pas non plus ses habitudes. Il prend son café sans sucre, préférant l’amertume brute de la boisson non édulcorée.
Dans le second couplet, le locuteur justifie ses choix par des raisons qui vont au-delà du simple hédonisme. On ressent une certaine humilité et une lucidité terre-à -terre :
I aim low / I aim true and the ground’s where I go
avec aussi une dose d’autodérision.
Il a peu d’attentes vis-à -vis de lui-même, et peut-être vis-à -vis de son art (il parle plus loin de « work » et de « job »), mais il considère que ces attentes sont plus réalistes et plus fidèles à sa nature.
Toutefois l’expression « the ground’s where I go » est polysémique – Hozier excelle dans cet art. Cela peut vouloir dire que son approche de la vie et de l’art est ancrée dans la réalité, lucide, mais aussi qu’il finira de toute façon dans la terre, autrement dit, dans la tombe, comme tout le monde. Ce qui, encore une fois, justifie une certaine désinvolture face à la vie et l’envie de la croquer à pleines dents.
Le locuteur prĂ©fère travailler tard parce qu’il est libĂ©rĂ© des distractions, et peut alors accomplir ce qu’il veut :
I work late where I’m free from the phone
And the job gets done.
Mais la productivité n’est pas son seul moteur. Il a accepté sa condition mortelle :
But who wants to live forever, babe?
et décrit de manière sarcastique la manière dont sa compagne refuse de manger ou boire quoi que ce soit qui puisse nuire à sa santé ou même la corrompre moralement :
You treat your mouth as if it’s Heaven’s gate.
Poussant la métaphore plus loin tout en la détournant, Hozier suggère que sa partenaire exerce un contrôle drastique sur ce qu’elle laisse entrer dans son corps, à la manière de la TSA – l’agence américaine de sécurité des transports – qui limite ce que l’on peut emporter dans un avion en franchissant une porte d’embarquement.
Le locuteur ne serait pas contre l’idée de l’accompagner dans ce voyage métaphorique, mais les conditions semblent trop exigeantes :
I wish I could go along, babe, don’t get me wrong.
Après avoir critiqué sa compagne, il reconnaît qu’elle a un charme indéniable, en des termes qui semblent adoucir ses propos précédents :
You know you’re bright as the morning, as soft as the rain.
Mais encore ici, il ne peut s’empêcher de décrire ce charme avec des images qui évoquent le vin, donc l’ivresse :
Pretty as a vine, as sweet as a grape
If you can sit in a barrel
maybe I’ll wait.
Cela ressemble, à mi-mots, à une proposition de réconciliation, mais aussi à une menace voilée.
Si sa compagne ne vieillit pas comme le bon vin, et reste attachée à une rigueur jugée immature par le locuteur, il risque de se désintéresser d’elle.
En attendant, il continuera de boire son whisky et son café comme il l’entend, et d’aller se coucher à l’heure qu’il choisit.
En somme, la chanson fonctionne comme une démonstration, qui peut faire penser à l’agilité d’esprit des poètes dits « métaphysiques » comme John Donne ou Andrew Marvell. Ces derniers s’adressaient parfois à une amante dans des poèmes mêlant reproche, argumentation rationnelle et ouverture à une possible réconciliation des désirs ou des besoins opposés.
La cohérence lyrique et l’économie de moyens que déploie Hozier, alliées à l’originalité du sujet, font de cette chanson un exemple admirable de la forme.
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