Remarquables Lyrics: Killing Me Softly, par Roberta Flack đź‡«đź‡·

Qu’on l’ait dĂ©couverte dans la version interprĂ©tĂ©e par les Fugees ou dans l’une de ses versions originales, Killing Me Softly, rendue cĂ©lèbre par Roberta Flack, est l’une des chansons les plus attachantes de la fin des annĂ©es 70. On la retrouve dans la setlist d’innombrables groupes de reprises, et mĂŞme les voix les moins assurĂ©es la chantent volontiers, au coin du feu, dans les soirĂ©es entre amis. 

Il en émane une tendresse et une vulnérabilité qui transcendent les générations et les cultures, et elle reste le plus grand, sinon le seul, succès international de la chanteuse, qui nous a quittés il y a peu.

C’est une chanson atypique dans la mesure oĂą, plutĂ´t que d’adhĂ©rer aux conventions familières de la ballade – qui s’alimente souvent des joies et des peines de l’amour – Killing Me Softly est une mise en abyme du processus d’Ă©criture, qui projette la chanteuse hors de son rĂ´le actif et auctorial pour la transformer en simple auditrice bouleversĂ©e par une Ĺ“uvre fulgurante.

Écrite par Norman Gimbel et Lori Lieberman, Killing Me Softly aurait Ă©tĂ© inspirĂ©e par un des premiers concerts d’un tout jeune Don McLean, auquel Lieberman avait assistĂ©. McLean allait devenir un auteur-compositeur reconnu avec des classiques indĂ©modables tels que « American Pie ». 

Dans ce contexte, la chanteuse (appelons-la Roberta pour les besoins de la dĂ©monstration) entend parler de ce « jeune garçon » en train de se faire un nom et, peut-ĂŞtre par curiositĂ© professionnelle – ou mĂŞme avec un lĂ©ger sentiment de jalousie ou de rivalitĂ© – elle est suffisamment intriguĂ©e pour aller le voir de ses propres yeux.

I Heard He Sang A Good Song, I Heard He Had A Style
And So I Came To See Him, To Listen For A While
And There He Was, This Young Boy, A Stranger To My Eyes

Le premier couplet est empreint d’une tonalitĂ© distante, presque froide, avec « I heard he had... » rĂ©pĂ©tĂ© deux fois et rĂ©solu par « …and so I came to see him », exprimant que ce n’est qu’après avoir tant entendu parler de lui qu’elle consent Ă  faire l’effort de s’y rendre. Elle n’entend rester qu’« un moment » et se faire sa propre opinion sur le petit nouveau dont toute la ville parle.

Pourtant, les toutes dernières lignes du couplet traduisent un sentiment de choc ou de fascination, comme si ce jeune garçon inconnu avait immĂ©diatement fascinĂ© une Roberta pourtant plus expĂ©rimentĂ©e, et de huit ans son aĂ®nĂ©e (bien que Lieberman eĂ»t en fait Ă©tĂ© plus jeune que McLean – le point de vue de l’« auteur-compositeur expĂ©rimentĂ© » pourrait avoir Ă©tĂ© introduit par Norman Gimbel, qui avait, lui, 18 ans de plus que McLean). 

De façon peu commune, la chanson commence par le refrain (dans la version de Roberta Flack – La toute première version enregistrĂ©e commençait directement par le couplet).

Strumming My Pain With His Fingers
Singing My Life With His Words
Killing Me Softly With His Song
Killing Me Softly With His Song
Telling My Whole Life With His Words

Mais loin de gâcher la rĂ©vĂ©lation qui vient Ă  la fin du premier couplet, ce choix crĂ©e plutĂ´t l’impression que la chanteuse est encore tellement marquĂ©e par son expĂ©rience qu’elle n’a pas quittĂ© une sorte de rĂŞverie, et qu’elle est incapable de totalement contrĂ´ler ses Ă©motions, de parfaitement maĂ®triser le rĂ©cit qu’elle nous livre.

Le refrain associe de manière mĂ©morable une Ă©vocation de la rĂ©alitĂ© physique du jeu de guitare, et de la portĂ©e plus abstraite et existentielle que la musique peut avoir en tant que moyen d’exprimer les Ă©motions les plus profondes. 

Lorsque le jeune garçon gratte sa guitare, il « gratte » la douleur de Roberta, lui rappelant peut-ĂŞtre les prĂ©occupations et les chagrins d’amour qu’elle a laissĂ©s derrière elle en se rendant au concert. Sa virtuositĂ© et sa maturitĂ© artistique prĂ©coce lui confèrent la capacitĂ© presque magique de raconter ou « chanter toute sa vie » avec ses propres mots.

L’oxymore Killing Me Softly, qui donne son titre Ă  la chanson, rĂ©sume avec force cette attirance paradoxale que nous avons pour les Ĺ“uvres d’art qui nous font revivre nos expĂ©riences les plus douloureuses ou extĂ©rioriser nos chagrins les plus enfouis.

Le deuxième couplet développe cette idée, alors que la gêne et les émotions de la chanteuse prennent une forme physique.

I Felt All Flushed With Fever,
Embarassed By The Crowd
I Felt He’d Found My Letters
And Read Each One Out Loud
I Prayed That He Would Finish,
But He Just Kept Right On

L’Ă©motion lui fait monter le sang aux joues (flushed with fever), non seulement parce qu’elle a l’impression que ses secrets sont dĂ©voilĂ©s Ă  tous, mais aussi parce que l’intensitĂ© de l’expĂ©rience esthĂ©tique provoque une sorte de “fièvre”.

Elle a le sentiment que le jeune garçon s’adresse directement à elle, alors que le public endosse un rôle inconfortable, presque voyeuriste. Roberta donne forme concrète à ce sentiment en évoquant ses “lettres”, que l’on suppose très personnelles. On comprend bien sûr que le jeune garçon n’est jamais entré chez elle pour fouiller ses tiroirs, mais la clarté et l’intensité de ses paroles lui donnent l’impression qu’il la lit comme un livre ouvert.

Pourtant, dans le troisième couplet, la chanteuse confesse que cette expĂ©rience lui a aussi offert une leçon d’humilitĂ©. Le jeune garçon, qui semblait si sensible Ă  ses tourments intimes, ne la remarque mĂŞme pas – il « la traverse du regard » comme si elle « n’Ă©tait pas lĂ  ».

He Sang As If He Knew Me
In All My Dark Despair
And Then He Looked Right Through Me
As If I Wasn’t There
But He Was There, This Stranger,
Singing Clear And Loud

L’ironie qui consiste Ă  faire rimer «all my dark despair » avec « as is I wasn’t there » souligne Ă  quel point ce moment est dĂ©grisant, voire humiliant. Roberta est pour ainsi dire remise Ă  sa place : elle n’a rien de spĂ©cial, et il n’y a pas de lien secret entre elle et le garçon, qui continue Ă  chanter « clair et fort », avec peut-ĂŞtre un soupçon de cruautĂ©, puisque  la confusion et la douleur de Roberta ne seront finalement pas reconnues. 

Elle se rend compte que les chagrins qu’elle croyait n’être que siens peuvent, en fait, alimenter une chanson Ă©crite par quelqu’un d’autre, sans aucune rĂ©fĂ©rence Ă  elle.

Pourtant, au-delĂ  de cette constatation quelque peu vexante, la chanson vĂ©hicule en fin de compte quelque chose de plus profond et optimiste : le pouvoir foncièrement humain de l’art de rendre universel ce qui ne semble que personnel, pour emprunter, de façon oblique, les mots de Carl Rogers. 

C’est lorsqu’un artiste est au plus intime qu’il peut nous toucher le plus viscĂ©ralement, en mettant des mots sur la tourmente et le chaos qui dĂ©finissent si souvent nos vie intĂ©rieures.

Ce « jeune garçon » que Roberta a rencontrĂ© est Ă  la fois un miroir reflĂ©tant son statut de songwriter, et une incarnation du pouvoir universel qu’exerce sur chacun d’entre nous une Ĺ“uvre authentique et profondĂ©ment ancrĂ©e dans une rĂ©alitĂ© personnelle. Pour toutes ces raisons, Killing Me Softly est un chef-d’Ĺ“uvre, et tĂ©moigne de l’immense talent de ses auteurs autant que de celui de Roberta Flack, qui l’a interprĂ©tĂ© avec tant de dĂ©licatesse. Qu’elle repose en paix.


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