
Glenn Tipton est un excellent exemple de la plume nostalgique, intime, et décalée de Mark Kozelek, le songwriter génial et controversé qui se cache, à peine, derrière le projet Sun Kil Moon.
Mark Kozelek est Ă©galement connu pour Red House Painters, un formation plus rock mais oĂą l’on retrouve aussi cette couleur Americana dĂ©solĂ©e et un peu amère.
Glenn Tipton commence comme avec un inventaire inattendu des hĂ©ros du narrateur, Ă©numĂ©ration d’autant plus Ă©tonnante qu’il explique que certains prĂ©fèrent tel boxeur Ă tel autre, tel guitariste de Judas Priest que tel autre, ou tel crooner un peu obscur que tel autre. MĂŞme si Judas Priest est un groupe britannique, cette introduction plante un dĂ©cor bien ancrĂ© dans la culture populaire amĂ©ricaine, qui servira de toile de fond au rĂ©cit.
Cassius Clay was hated
More than Sonny Liston
Some like K.K. Downing
More than Glenn Tipton
Some like Jim Nabors
Some Bobby Vinton
I like ’em all
Cette courte liste, et l’ aveu du narrateur que tout le monde n’a pas les mĂŞmes goĂ»ts, confèrent au texte un ton naĂŻf, un peu enfantin, et Ă©trangement intime bien qu’aucun Ă©lĂ©ment personnel n’ait encore Ă©tĂ© rĂ©vĂ©lĂ©.
Le deuxième couplet s’en charge. Le narrateur se dĂ©crit dans un quotidien que l’on devine terne, voire dĂ©primant : il passe ses soirĂ©es seul, les pieds sur sa table basse, Ă veiller tard devant les mĂŞmes classiques hollywoodiens que son père avant lui.
I put my feet up
On the coffee table
I stay up late watching cable
I like old movies with Clark Gable
Just like my dad does
Au détour d’une phrase, il ouvre ainsi une fenêtre sur son enfance. Son père aussi veillait tard devant ces films. Le simple ajout de When he was home suggère une absence dont la nature reste floue : travail tardif, père souvent parti, séparation familiale… Peu importe la raison, ce souvenir prend une tournure mélancolique lorsqu’on comprend que le narrateur se raccroche à cette image d’un homme esseulé, perdu dans l’évasion surannée du cinéma d’antan. Un père que l’on comprend impuissant face à sa vie et son mariage qui s’étiolent, et face à la vieillesse qui le rattrape:
Just like my dad did
When he was home
Staying up late,
Staying up alone
Just like my dad did
When he was thinking
Oh, how fast the years fly
La nostalgie cède bientĂ´t la place Ă une autre absence, celle d’Eleonor. . On a tous en tĂŞte l’image de ces vieilles dames, dans les sĂ©ries ou les films hollywoodiens, qui travaillent dans des diners et autre magasins de hot dogs ou de donuts, avec des flics plus ou moins obèses qui viennent refaire le plein entre deux appels de la centrale. C’est une figure bien identifiĂ©e de la bonne AmĂ©ricaine qui travaille dur, humble et honnĂŞte, Ă qui l’on ne prĂŞte guère attention mais dont la disparition laisse un vide. ClichĂ© qui plaĂ®t beaucoup aux AmĂ©ricains. Le narrateur introduit ce personnage dans un style tĂ©lĂ©graphique et “rustique” (cf. l’absence de relatif entre woman et ran):
I know an old woman
Ran a donut shop
She worked late serving cops
La mention de sa mort arrive brutalement, sans emphase dramatique :
Then one morning
Babe, her heart stopped
Place ain’t the same no more
PlutĂ´t que d’insister sur l’émotion, Kozelek choisit une formule simple et pudique, Place ain’t the same no more, dont l’impact est renforcĂ© par la rĂ©pĂ©tition immĂ©diate, Ă laquelle il ajoute deux Ă©lĂ©ments : le prĂ©nom d’Eleonor et le fait qu’elle Ă©tait son amie.
Place ain’t the same no more
Not without my friend, Eleanor
Place ain’t the same no more
Man, how things change
Dans ce lâcher-prise progressif, la dernière phrase du narrateur, presque maladroite – Man, how things change – sonne d’autant plus sincère. Il fait écho à son père, absorbé dans ses pensées : Oh, how fast the years fly. Une même impuissance face au temps qui passe, un même désarroi face à un monde sur lequel ils n’ont aucune prise.
On comprend que les deux hommes se sentent impuissants et dĂ©routĂ©s par la marche du temps, et par un monde sur lequel ils n’ont aucune prise.
Le troisième couplet arrive avec un basculement inattendu. Sans transition, le narrateur suggère qu’il a tué quelqu’un, et pire encore, qu’il pourrait être un tueur en série dont les crimes remontent à l’adolescence.
I buried my first victim
When I was nineteen
On pourrait y voir une métaphore brutale pour une première rupture, mais rien dans le reste de la chanson ne suggère que ce narrateur ait un goût pour l’allégorie. Au contraire, la sécheresse du ton et les détails sinistres qui suivent laissent peu de place au doute:
Went through her bedroom
And the pockets of her jeans
And found her letters
That said so many things
That really hurt me bad
Qu’il ait connu ou non cette jeune femme (il s’imagine plus loin what could have been), la dĂ©couverte de ses lettres, jamais envoyĂ©es, agit comme une rĂ©vĂ©lation. Il ne s’agit plus d’une simple victime anonyme : elle avait une vie, des pensĂ©es, des Ă©motions. Avec une candeur dĂ©rangeante, il rĂ©alise trop tard qu’il a tuĂ© un ĂŞtre humain (“…that really hurt me bad”….) et cette prise de conscience semble le marquer bien plus que son propre crime.
Plus traumatisĂ© par le contenu de ces lettres, et les chagrins qu’elles rĂ©vèlent, que par son crime, le narrateur s’interdit de jamais redire son nom, peut-ĂŞtre pour oublier.
I never breathed
Her name again
But I like to dream
About what could have been
I never heard her calls again
But I like to dream
Et pourtant, dĂ©montrant encore son manque de constance, qui maintenant apparaĂ®t clairement pathologique, il s’imagine des scĂ©narios dans lesquels il aurait vĂ©cu une histoire d’amour avec sa victime (But I like to dream About what could have been).
Cette confusion entre romantisme naĂŻf et pulsions meurtrières nous laissent abasourdis, Ă la fois Ă©mus de la fragilitĂ© et de la candeur de ce personnage, et horrifiĂ© de la façon dont cette histoire a priori inoffensive nous a fait glisser imperceptiblement dans l’horreur: les calls Ă©voquĂ©s ici sont sans doute les appels au secours de la victime.
La force de cette chanson tient à sa structure implacable : ce faux monologue anodin qui, par petites touches, bascule dans l’inavouable. Les micro-renversements de perspective (just like my dad does au présent, puis just like my dad did au passé, comme si le narrateur réalisait soudain son absence), les détails lâchés comme par inadvertance (Not without my friend, Eleanor), tout contribue à créer un portrait plus riche que ce que le narrateur semble lui-même comprendre.
Sous son apparence de ballade simple et presque naïve, Mark Kozelek compose une œuvre troublante, où chaque élément de la culture populaire – les chaînes du câble, Cassius Clay, le magasin de donuts – enracine un récit qui nous semble d’abord familier avant de se révéler glaçant.
En dire plus qu’on ne semble en dire, présenter le quotidien sous un jour inédit, ne jamais enfermer le sens : voilà quelques-unes des leçons de ce chef-d’œuvre.
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